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Ur skop war ar plastr

Ur skop war ar plastr

Le jacobin planque son chauvinisme derrière un universalisme abstrait.

Ethnologie spectacle

La télévision pour certains rêveurs était une invention qui permettrait au plus grand nombre de s'instruire. Une invention démocratique qui rendrait le savoir universel. La privatisation de TF1 s'est faite sous les auspices de la Culture.

Il fallait entendre Bouygues, Lelay et consorts jurer par tous les dieux des bienfaits de la Culture pour tous et qu'ils sauraient prendre part au rayonnement intellectuel des masses au travers d'une chaine qui respecterait les cahiers des charges que lui imposaient l'achat de la chaîne.

La télévision, certain ont fini par comprendre que c'est une histoire de manip' et de sous, et qu'on pouvait par conséquent manipuler (beaucoup) tout en gagnant de l'argent (beaucoup itou).

Il y en aura donc pour tous les (é)_gouts. En télévision, tout est possible, même de faire passer des émissions spectacles, ou de la télé réalité pour du reportage et de la culture.

 

9782226179036

 

C'est en relisant l'anthropologue Godelier que j'ai repensé à l'émission "rendez-vous en terre inconnue", une émission diffusée sur une chaine du service public français, sensée "faire découvrir aux téléspectateurs un peuple lointain, dont la culture et les traditions sont menacées par un mode de vie moderne" que J'ai eu l'occasion de regarder récemment.

 

 

Nous y sommes conviés à suivre un people (moderne) suivi par des caméras (modernes) et son équipe de tournage (moderne) qui nous explique en somme que le mode de vie (moderne) qui débarque caméra au poing chez des peuples (primitifs) pour les besoins d'une société de production rivée sur ses chiffres d'audience, c'est pas trop bien pour les bons sauvages que la société moderne nous donne en spectacle.

En gros un mec enrhumé débarque chez le peuple X, pour dire aux téléspectateurs qu'un simple rhume pourrait décimer le peuple X.

 

La télé étant ce qu'elle est, il est impératif de ne rien laisser au hasard. Le sauvage doit l'être jusqu'au bout, quitte à travestir un poil la réalité en cachant quelques traits modernes des peuples que l'on est venu "étudier". En gros, si nous bretons, étions sujets d'une telle émission de télévision, filmés par des Frederic Lopez de l'autre bout de la planète, nous nous retrouverions à coup sur en coiffes traditionnelles et en botoù koad, mangeant des galettes et du lait ribot à chaque repas dans une chaumière en terre battue. On se dit qu'après tout, Edward Curtis l'avait bien fait, lui qui alla jusqu'à retoucher les photos où apparaissaient des objets un peu trop occidentaux. Mais Curtis comme on l'écrivit "devint un Indien. Il vécut, il parla indien ; il fut une sorte de Grand Frère Blanc. Il passa les meilleures années de sa vie, comme les renégats d’autrefois, parmi les Indiens." Curtis, à l'opposé des peoples de l'émission de frederic Lopez, ne feignait pas, pour le spectacle la douleur de quitter des inconnus côtoyés à peine quelques jours, à grand renfort de larmes.

Ne parlons pas de la scénarisation obligatoire de ce genre d'émission pour obtenir une histoire convenable. Lopez en convient lui-même. Nous voici donc condamnés à regarder des peuples qui ressemblent à l'idée que chacun à appris à se faire d'elles sans contrarier les clichés de telles constructions mentales. Image oblige, l'on cherche ici aussi "le bon client" : "(...) Nous savons précisément ce que nous cherchons : un être exemplaire. En toute simplicité. Et les rencontres que mon rédac chef fait l’aident à le trouver. Nous cherchons un être exemplaire : on verra plus tard dans le film comment on le situera, s’il est représentatif ou s’il est “l’arbre au milieu du torrent”. (Dixit F Lopez)

Scénarisation, bons sentiments, bons sauvages, belles images... la sauce est prête. Au bout de 2 heures, on pense tout comprendre, tout savoir sur ce peuple examiné à la loupe. Las, nos outils intellectuels pour les comprendre en l'espace d'une simple émission sont dérisoires et sérieusement émoussés par la présence supplémentaire du but divertissant du programme.

 

Voici ce que Maurice Godelier écrit à propos de la retranscription par l'ethnologue de la compréhension des individus et des groupes observés sur le terrain : "Avant d'écrire (de faire une émission ? - ndla) à propos d'une société et d'une culture, il faut d'abord, en effet, en avoir saisi toute la complexité, avoir par conséquent observé les interactions qui se produisent dans des situations concrètes entre ces individus et ces groupes relevants de cette société. Il faut avoir appris de ces individus et de ces groupes les représentations qu'ils se font de la nature , de leurs rapports entre eux, de la place que chacun y occupe et des enjeux dont ces rapports sont investis et qui font sens pour ceux qui s'y engagent, Or pour découvrir cela, il ne suffit pas pour un ethnologue de se faire accepter par un petit nombre de personnes qui vont devenir ses "informateurs" et de tenir avec elles, pendant quelques mois, des conversations à bâtons rompus autour d'un feu. Il lui faut en plus mener de enquêtes systématiques, poursuivies pendant des mois, et portant sur divers aspects de la vie sociale de la société observée, ses activité matérielles, rituelles, ses formes de pouvoir, ses sources de conflit, des enquêtes qui lui permettront de se rendre compte si les individus disent ce qu'il font et font ce qu'il disent."

 

Ce qu'il faut en déduire ici, c'est que outre la présence "éclair" de l'équipe de télévision sur place, (de sa présence même), de son ignorance crasse des outils les plus élémentaires "d'enquête"ethnologique, il est en effet fort à parier que les sujets filmés, conscients de l'enjeu de l'émission se prêtent plus ou moins partiellement, plus ou moins consciemment, à une forme de mise en scène de leur propre vie en correspondant aux attentes de la caméra et de la production, rendant totalement biaisé tout début de réelle découverte ou de compréhension de ce "peuple lointain".

Les dés sont totalement pipés, tant au niveau du "sujet" que celui du "microscope".

Bref, on pourrait penser l'exercice louable, mais le facteur divertissant de ce genre d'émission doivent rappeler à chacun_e le but mercantile de la télévision. Et l'on comprendra finalement qu'on essaie ici de nous faire prendre des vessies capitalistes pour des lanternes ethnologiques.

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